Robert
Hubert
Paris 1733 — Paris 1808
Caravane dans un paysage inspiré par Tivoli
Huile sur bois.
Sur le verso du panneau : cachet de cire aux armes de la famille Sabran ; inscription au pochoir « 356W » qui correspondrait à un registre de saisie de biens des émigrés (l’œuvre n’apparaît pas parmi les tableaux de son inventaire après décès).
270 x 190 mm (10 5/8 x 7 8/16 in.)
Provenance
Françoise Eléonore Dejean de Manville (1749-1827), comtesse de Sabran (cachet de cire portant ses armes au verso) ; collection Léon Michel-Lévy ; sa vente à Paris, galerie Georges Petit, 17-18 juin 1925, lot 149 ; acquis par Louis Boistel ; collection particulière.
Bibliographie
Joseph Baillio, The Arts of France, from François Ier to Napoléon Ier, cat. exp. New York, Wildenstein & co, 2005, p. 274, note 1.
Ce panneau retrouvé dans un remarquable état de conservation est un objet rare qui a permis d’identifier l’importante commande de tableaux que la comtesse Eléonore de Sabran avait passée à Robert pour décorer son hôtel de la rue du faubourg Saint-Honoré vers 1776. La petite peinture incarne également le goût pour l’art d’Hubert Robert développé par les collectionneurs de la fin du XIXe siècle tels Edmond de Rothschild, Camille Groult, Jacques Doucet, Arthur Veil-Picard et Léon Michel-Lévy. Ce dernier avait acquis le tableau reproduit dans le catalogue de sa vente après décès. Aucune mention n’indiquait la présence d’un cachet de cire intact, aux armes féminines de la famille Sabran. Quant à la reproduction, elle ne permettait pas d’apprécier la vigueur de la touche.
L’identification récente du cachet revient à Gérald Lefebvre et à la galerie Marty de Cambiaire qui ont éliminé la personnalité de la salonnière Marie-Antoinette Elisabeth Coste de Champeron, comtesse de Sabran, pour privilégier sa contemporaine, Françoise Eléonore Dejean de Manville (1749-1827), comtesse de Sabran en 1768. Veuve à l’âge de 26 ans, Eléonore de Sabran rencontre le chevalier de Boufflers en 1777. Tous deux entretiennent une longue relation marquée par leur mariage en 1797 et la publication posthume de leur correspondance en 1875. Le chevalier de Boufflers était une figure publique de premier plan et comptait parmi les proches du duc de Choiseul qui composent la clientèle fidèle de Robert. En effet, nombreux sont ceux qui possèdent des ensembles de tableaux peints par Robert tels le duc de Noailles, la marquise de Langeac, le duc de Nivernais et le comte d’Artois. La comtesse de Sabran s’intègre parfaitement dans les usages de cette clientèle puisqu’elle possède dix grands tableaux de Robert auxquels s’ajoute désormais ce petit panneau.
Les recherches menées sur l’hôtel de Sabran par Vincent Droguet révèlent que la comtesse acquiert en 1776 l’hôtel construit par l’architecte Mathurin Cherpitel (1736-1809), sis rue du faubourg Saint-Honoré. Le bâtiment est décoré de quatre grands tableaux et deux dessus-de-portes peints par Robert pour le salon de compagnie situé au rez-de-chaussée et face au jardin, tandis qu’à l’étage, quatre autres tableaux de l’artiste ornent une chambre comme l’a découvert Gérald Lefebvre.
Sur le panneau, la rapidité de la touche frappe le regard, d’autant que l’absence de glacis propre à Robert permet de suivre le geste de l’artiste. On observe qu’il structure sa composition sur un fond clair à l’aide de tons ocres allant du brun foncé au jaune doré. Avec la même assurance, Robert ajoute des touches de verts, blanc et enfin, de bleus et de roses en un coup de pinceau chargé de matière. Ce travail d’esquisse rappelle le commentaire de Diderot au sujet des premiers tableaux que Robert avait exposé au Salon de 1767.
Or, si Robert emploie ici une manière esquissée, ce n’est pas seulement pour séduire le regard des collectionneurs, mais pour s’adapter à la fonction de l’œuvre exécutée. En effet, le panneau est un modello soumis à l’approbation de la comtesse de Sabran, afin d’être exécuté sur une toile faisant partie des « quatre grands tableaux de Robert décorant les panneaux de la chambre à coucher du premier étage ». Nous avons reconnu une des toiles parmi les œuvres publiées par Wildenstein & Co en 2005 (ill. 1). Comme le panneau, ce grand tableau représente un couple de bergers avec un enfant, conduisant une vache et suivis par des voyageurs chevauchant des mules. Son pendant, lui aussi dépourvu d’historique ancien, représente un moulin logé contre un château médiéval (ill. 2).
Enfin, nous avons identifiée une troisième composition sur les quatre décorant la chambre, représentant un embarcadère (ill. 3). Il s’agit d’un panneau de bois aux mêmes dimensions et pourvu d’une marge identique au tableau étudié ici. Ces œuvres démontrent avec certitude, pour la première fois dans l’œuvre de Robert, que certaines esquisses ne sont pas des variations destinées à des collectionneurs peu fortunés mais des modelli. Ils affinent notre connaissance des méthodes de travail de Robert privilégiant la reformulation de ses compositions.
Ici, le site minéral représenté sur le panneau dérive du pont entouré de rochers dessiné sur la contre-épreuve qui a été tirée d’une sanguine conservée au musée de Valence (ill. 4). Du tableau de la comtesse de Sabran, Robert réalise ultérieurement une variation pour un ensemble exécuté pour le banquier Théodore François Gaillard (ill. 5). Vers 1790, Robert développe le potentiel d’immersion sensorielle que procure la beauté du paysage à grande échelle sur un des panneaux qui ornaient la salle du billard au château de Méréville pour le marquis de Laborde, en reprenant la composition imaginée pour Eléonore de Sabran (ill. 6).
En suivant la réalisation de séries de variations, on comprend que Robert travaille à partir de dessins conservés dans son atelier qu’il reformule sans cesse au gré des commandes. Cette approche, probablement observée dans les ateliers de Giovanni Paolo Panini, Joseph Vernet et François Boucher, explique sa productivité appliquée à de vastes formats.
Les biens de la comtesse ayant été saisis en 1791, lors de sa fuite vers l’étranger, il est actuellement difficile de se prononcer sur le sort des modelli de Robert. Étaient-ils compris dans la commande ou offerts par l’artiste ? Quelle place avaient-ils dans l’hôtel ? Faisaient-ils partie d’une discussion avec les hôtes portée sur l’invention ? Quoiqu’il en soit, la comtesse de Sabran a accordé une valeur certaine au petit panneau en y apposant son cachet de cire avant la chute de l’Ancien régime.
Peut-être était-ce également le cas du tableau actuellement conservé à San Francisco, mais son passage par la collection de Lord Sackville au XIXe siècle lui a valu d’être monté sur un châssis à parquet coulissant, ôtant toute trace antérieure. Ces deux peintures sont à notre connaissance les seuls modelli identifiés pour une commande de décors d’envergure. Elles rappellent aussi l’importance de la clientèle féminine de Robert qui comptait Madame Geoffrin, Madame de Chabot, la marquise de Langeac et la princesse de Monaco notamment.
Sarah Catala
- L’identification a été réalisée simultanément par Gérald Lefebvre et Bruno Marty.
- Vincent Droguet, « Hôtel de Sabran », dans Béatrice de Andia et Dominique Fernandès (dir.), La rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris : Délégation à l’action artistique de la Ville de Paris, 1994.
- Le bail de l’hôtel de Sabran accordé par la comtesse au marquis Claude François Jean de Bellanger des Boullets (A.N., T/1106/13, 12 mars 1791) précise les dimensions des quatre toiles, atteignant presque 4 mètres de hauteur et 2,5 mètres de largeur ; voir op. cit., p. 171.
- Je remercie chaleureusement Gérald Lefebvre qui m’a envoyé ses recherches, en particulier la consultation de l’acte de vente de l’hôtel en 1836, par le baron Étienne Martin de Beurnonville à Messieurs Crapez et Borniche : A.N., MC/ET/XII/970, 22 juin 1836.
- Voir le document cité dans la note précédente.
- Joseph Baillio a examiné cette hypothèse ; voir la bibliographie.
- La toile reproduite dans Pierre de Nolhac, Hubert Robert, 1733-1808, Paris, 1910, p. 30-31, appartenait alors à Octavie Lefebvre, née Gaillard. Marguerite Beau fut la première à établir ce rapprochement dans M. Beau, La collection de dessins d’Hubert Robert au musée de Valence, Lyon : Audin, 1968, cat. 45.
- La Grande Cascade, vers 1790, huile sur toile, 205 × 220 cm, Paris, galerie Eric Coatalem.
- Pour Le Débarcadère, Robert s’appuie sur son morceau de réception, tandis que pour Le Moulin, il interprète le château dessiné sur une page d’un carnet conservé au musée du Louvre, inv. RF 11520.
- Voir la description de Louis Hautecoeur dans Hubert Robert 1733-1808, cat. exp. Paris, Orangerie, 1933, n° 91.

