Picart
Bernard
Le joueur de viole de gambe
Sanguine sur papier chamois. Signé et daté en bas à droite B. Picart f. 1707
229 x 161 mm (9 x 6 5/16 in.)(9 x 6 5/16 in.)
Petit-fils de libraire et fils du graveur Étienne Picart (membre de l’Académie royale), Bernard Picart bénéficie d’une éducation artistique et culturelle poussée. En 1689, il rejoint à son tour l’Académie et travaille aux côtés de Sébastien Leclerc qui lui fait découvrir le dessin de médailles. Bien qu’attiré par le dessin et la peinture, il rejoint l’entreprise familiale installée rue Saint-Jacques à Paris et décide de se consacrer à la gravure d’invention, plutôt que d’interprétation, afin de satisfaire sa créativité. Dessinateur abondant, Picart fournit à Mariette de nombreuses planches pour les Modes françoises et les Modes du théâtre italien, travail qui nourrit son intérêt pour l’observation des détails du quotidien, costumes, accessoires. En 1696, il voyage à Anvers et reçoit le prix de l’Académie de cette ville, puis gagne la Hollande et vraisemblablement le Royaume-Uni. De retour à Paris en 1699, il y travaille jusqu’en 1710. Pendant cette période, il se marie et fonde une famille qu’il perd entièrement en 1708. Il travaille à différents projets, tels que l’illustration de la Bible dite de Mortiers, des planches d’après la galerie de Marie de Médicis au Luxembourg et des planches pour l’Iliade éditée par Anne Dacier en 1712. Sa technique de dessin et de gravure se perfectionne également pendant cette période, pendant laquelle il multiplie les expérimentations.
En 1710, il part avec son père pour la Hollande. Ce changement correspond à sa conversion au protestantisme, aussi bien qu’à sa volonté de saisir de nouvelles opportunités économiques : place forte de l’édition, la Hollande offre la perspective de nombreux projets, notamment après le décès de plusieurs grands graveurs hollandais qui laisse une place de choix aux nouveaux venus. Il trouve la sienne sans difficulté dans le milieu français de la république des lettres mais s’installe également dans le milieu hollandais, notamment par le moyen de son mariage avec Anne Vincent, fille d’un marchand de papier à Amsterdam. Entre 1711 et 1720, il travaille à de nombreux projets de publication et de médailles. En 1720, il entreprend les Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du monde. À partir de 1719, il dirige officieusement une école de dessin et, à cet effet, multiplie les académies d’hommes, impressionnantes par leur taille et leur force.
Dans la dernière partie de sa vie, Picart laisse à d’autres le soin de graver mais reste un dessinateur prolifique, continuant à expérimenter toutes les techniques. Il réalise de belles sanguines, d’une minutie extrême, pour les Gemmae antiquae caelatae du baron Philipp von Stosch (1724), dont il estompe au doigt les fines hachures ; de spirituelles vignettes décoratives à la plume et au lavis gris (Amsterdam, Rijksmuseum, inv. RP-T-191 101), des portraits à la plume et au lavis, d’autres au lavis de sanguine. Il copie également de nombreux dessins de maîtres anciens, conservés dans les grands cabinets d’amateurs parisiens ou hollandais, et en rassemble les gravures dans un ouvrage qu’il appelle Impostures innocentes ou Recueil d’estampes d’après divers peintres illustres.
Bien qu’unanimement admiré et célébré de son vivant, Picart est rapidement oublié et considéré comme un maître mineur, exécutant soigné mais sans imagination. En 2019, l’exposition au musée de Port-Royal de ses œuvres dessinées, conservées dans de nombreuses collections publiques, permet de rendre justice à sa culture visuelle, sa technique impeccable et sa grande créativité.
Comme le Couple chantant conservé à l’Ashmolean Museum d’Oxford (Fig. 1), cette ravissante étude d’un joueur de viole de gambe, tracée à la sanguine, prépare la figure correspondante sur une gravure célèbre en son temps, Concert dans un jardin, datée de 1709 (Fig. 2), donc de l’année précédant le départ de Picart pour Amsterdam. L’Albertina de Vienne en conserve un grand dessin préparatoire daté de 1707 (Fig. 3 ; Inv. 11956). La gravure de 1709 est accompagnée par un poème de François Gacon :
À l’ombre des bosquets dans un beau jour d’été,
Cette agréable compagnie,
Goute le doux plaisir que donne l’harmonie
Lorsque tout est bien concerté
Mais parmi les attraits d’une belle musique
Ou de Baptiste ou de Lambert
L’Amour tient sa partie et très souvent se pique
De faire que deux cœurs soupirent de concert.
En 1711, à la réception d’une épreuve, Nicodème Tessin le Jeune exprime ainsi son admiration : « Vous m’avez fait le plaisir de m’envoyer une pièce gravée du sieur Picart, qui représente un concert de musique, où, entre autres, une femme joue du clavesin ; j’en fais faire un tableau de trois pieds de longueur, qui réussit au-delà de l’imagination […] L’estampe est merveilleuse dans son genre, est-elle faite d’après un tableau ou non ? Elle est trop finie pour ne pas l’être, et cependant je la crois de pur génie de graveur ; trouveroit-on encore de luy d’un si bon goust pour en former le pendant d’oreille. »
Tessin donc, devant la qualité de la composition, peine à penser que c’est l’œuvre d’un simple graveur ; la composition, la beauté du parc environnant, les détails raffinés des costumes… tout concourt à mettre en avant le véritable talent narratif et graphique de Picart dont la formation de peintre est évidente.
C’est également son sens du détail et du costume qui transparaît dans notre étude et dans celle d’Oxford : l’intérêt de Picart pour la mode, les costumes et les accessoires s’est en effet nourri des nombreuses planches de mode exécutées pour Mariette. Le Couple chantant d’Oxford est daté de 1708, ce qui a amené Axel Moulinier à envisager qu’il puisse s’agir d’une reprise isolée du groupe d’après la grande étude de composition de l’Albertina, dans le but de former une œuvre en soi destinée à la vente ou à être offerte. Bien que réalisée en 1707, notre étude pourrait faire l’objet d’une même interrogation. Cependant, le personnage est montré seul, sans son compagnon violoniste (le groupe des deux aurait formé une image plus intéressante), il ne porte pas le chapeau d’extérieur qu’il revêt sur la gravure et il est assis sur une chaise au lieu du terre-plein de la gravure ; ces détails portent plutôt à croire qu’il s’agit d’une étude sur le vif – que le musicien soit un vrai musicien en train de jouer ou un ami posant pour l’artiste comme l’organisait Watteau, reste à déterminer – que Picart a ensuite utilisée dans sa gravure. La graphie est maîtrisée tout en restant spontanée, l’attitude et l’expression sont vivantes et naturelles, le dessin est extrêmement évocateur de la manière légère et gracieuse de dessiner et plus généralement de l’art de vivre de cette période de la Régence. La gravure et les dessins qui la préparent sont sans conteste parmi les œuvres les plus significatives de l’artiste avant son départ pour la Hollande.
- Axel Moulinier, « Des cris des rues à l’intimité de l’atelier : chronique des modes », dans, Bernart Picard 1673-1733 dessinateur de Paris à Amsterdam, sous la direction de Corentin Dury, Snoeck Publishers, Beaux-arts, 2019, p. 38.

