Spindler
Walter Ernest
Portrait d’une jeune femme rousse en Sarah Bernhardt
Signé et daté Walter Spindler III. MLCCCLXXXIX en bas à droite.
35 x 50 cm (3 3/4 x 11 3/4 in.)
Provenance
Cet éblouissant portrait a été présenté comme celui de Sarah Bernhardt (1844-1923). Elle-même peintre et sculptrice, la célèbre comédienne s’entoura toute sa vie d’artistes qui participèrent à l’élaboration de son image pour la postérité. Gustave Doré, Alfred Stevens, Georges Clairin, Louise Abbéma, Antonio de La Gandara, Giovanni Boldini, Jules Bastien-Lepage, Nadar, parmi d’autres, participèrent à la transmission du visage mythique. La jeune femme portraiturée dans ce tableau est vêtue d’une chemise blanche et d’une robe de velours couleur de bronze, probablement un costume de théâtre. Elle se tient devant un rideau de scène orangé aux reflets dorés. Enfin, son épaisse chevelure rousse ne peut qu’évoquer la célèbre comédienne. Mais son nez légèrement relevé, ses joues pleines et roses, ses yeux bruns et ses lèvres charnues ne sont pas ceux de Sarah Bernhardt. Notoirement maigre, la comédienne, âgée de 45 ans en 1889, présentait un visage anguleux, un nez légèrement busqué, des yeux bleus en amande et une petite bouche fine.
Spindler, lui, est âgé d’environ 25 ans au moment de ce portrait. On le sait proche des peintres préraphaélites, puisqu’il exposa en 1892, à la Royal Academy de Londres, un portrait de Lady Jane Henrietta Swinburne1, la mère du poète décadent Algernon Swinburne, également portraiturée par Dante Gabriel Rossetti. Le livret d’exposition précise que Spindler habitait alors Paris, au 59 avenue de Saxe. Il participa en effet aux Salons parisiens du début des années 1890 avec notamment un portrait de Sarah Bernhardt en 1891. Entre 1887 et 1908, c’est une vingtaine de portraits dessinés et peints de l’actrice, en Lorenzaccio ou en Adrienne Lecouvreur par exemple, que réalisa Spindler. Comment l’avait-il rencontrée?
Originaire de l’île de Wight où il avait grandi dans un milieu aisé et très littéraire, Spindler était passionné de théâtre, comme son amie d’enfance la future romancière et dramaturge Pearl Mary Teresa Richards Craigie (1867-1906), aussi connue sous son nom de plume, John Oliver Hobbes. À quatorze ans, raconte son père, Pearl Craigie avaient vu toutes les pièces importantes de l’époque2 ; à dix-sept ans, elle prenait part à de nombreuses productions, dirigeant elle-même certaines pièces, avant que les siennes ne soient jouées dans les années 1890. Il est probable que tous deux virent la grande comédienne sur scène, à Londres, où elle se produisit de nombreuses fois à partir de 1879, faisant grande impression sur le public de cette ville. Spindler lui dédicaça d’ailleurs en 1887 un ensemble de treize dessins la représentant dans ses pièces les plus fameuses3. À Paris, il entra progressivement dans son cercle, fréquentant ses amis proches comme Jean Lorrain, qui lui dédicaça des livres, et George Clairin, dont il fit un portrait en 1894. Il est donc impensable que Spindler, qui produisit tant d’effigies de Sarah Bernhardt, puisse simplement pêcher par imprécision dans le tableau que nous présentons ici.
Mariée brièvement entre 1887 et 1890, Craigie entretint toute sa vie avec Spindler une relation très forte, platonique mais intense, la question du mariage étant même sérieusement abordée. La comparaison du portrait avec les photographies connues de Pearl témoigne d’une grande ressemblance entre son profil et celui du modèle, notamment le haut du visage, le nez, l’oeil, l’arcade sourcilière. La bouche est un peu plus pulpeuse dans le tableau mais probablement maquillée pour la pose. À propos de Spindler, le père de Pearl Craigie écrit : « Il avait un remarquable talent de peintre et son travail avait été exposé au Salon de Paris et à la Royal Academy de Londres. Pearl, qui le connaissait depuis qu’elle était enfant, s’intéressa à son travail et à sa carrière, apprécia sa sympathie et estima son amitié. Il peignit plusieurs portraits d’elle à différents moments4. » À partir de 1890, le succès de Craigie ne fit que grandir ; ses livres publiés et admirés, ses pièces jouées et applaudies, elle devint une véritable personnalité, régulièrement interviewée et suivie par la presse, jusqu’à sa mort brutale en 1906. Nous proposons donc de voir dans ce portrait, qui est de loin le chef d’oeuvre de l’artiste, un portrait de Pearl « à la Sarah Bernhardt », dans lequel l’artiste aurait mélangé les deux muses de sa vie en un seul portrait idéalisé : Sarah Bernhardt, sa « musa inspiratrix » comme il l’écrit sur certains portraits, et Pearl Craigie, sa grande amie et complice, pleine de talents, d’intelligence et de créativité.
- Livret d’exposition, The exhibition of the Royal Academy of Arts, MDCCCXCII, n° 124, Londres, Royal Academy, p. 77 et p. 18, n° 406 : “Lady Jane H. Swinburne”.
- J. M. Richards, The Life of John Oliver Hobbes, told in her correspondence with numerous friends, Londres, J. Murray, 1922, p. 25.
- Paris, Artcurial, 9 avril 2008, lot 203.
- J. M. Richards, op.cit., p. 25.

