Duez
Ernest Ange
Paris 1843 – Saint-Germain-en-Laye 1896
En famille
Huile sur sa toile d’origine portant le tampon Ancienne Maison Ange Ottoz / Henry & Cré / 2 rue de la Michodière, Paris (1868-1869).
56,6 x 81,5 cm (22 1/4 x 32 1/16 in.)
Provenance
Famille de l’artiste ; Jean Dieterle (en 1934) ; collection privée.
Les Expositions de ‘Beaux-Arts’ et de ‘La Gazette des Beaux-Arts’, catalogue d’expositionpar Raymond Cogniat et Paul Chabas, Les Étapes de l’art contemporain III, Le Salon entre 1880 et 1900, Paris, 1934, n° 61 (étiquette sur le châssis).
Apres sa formation à l’École des Beaux-Arts auprès d’Isidore Pils (1815–1875) et de Carolus-Duran (1837–1917), l’artiste se consacre Plus particulièrement aux portraits et aux représentations de la vie quotidienne. A l’aise aussi bien avec l’huile, le pastel que l’aquarelle, Il multiplie les bouquets de fleurs, les scènes de mères avec leurs jeunes enfants et les portraits de jeunes élégantes peuplant ses vues de bord de mer, de rue ou d’intérieur, toujours baignées d’une atmosphère sensible et poétique. Il porte également un vif intérêt, comme son ami le peintre Ulysse Butin (1838–1883), à la vie des pêcheurs qu’il observe a Villerville, ou il séjourne fréquemment et où naît son fils. Ses paysages marins au pastel sont spectaculaires. Il travaille aussi comme illustrateur, notamment pour Les Travailleurs de la mer de Victor Hugo (Paris, H. Launette, 1883) et La Terre d’Émile Zola (Paris, Marpon et Flammarion, 1889).
Proche dans sa jeunesse des peintres de batailles Alphonse de Neuville (1835–1885) et Édouard Detaille (1848–1912), ainsi que du caricaturiste André Gill (1840–1885), Duez est aussi l’ami d’Albert Besnard (1849–1934) et de Jacques-Émile Blanche (1861–1942). Son atelier, situé boulevard Berthier, jouxte celui de John Singer Sargent (1856–1925), avec lequel il participe à l’exposition de la Société internationale de peintres et sculpteurs chez Georges Petit en décembre 1882. Un portrait de Duez par Sargent (1884) est conservé au Metropolitan Museum of Art de New York : les hortensias bleu pâle figurant à l’arrière-plan font référence à une nature morte que Duez avait peinte pour Sargent. Comme l’Américain, Duez admire profondément Édouard Manet et fait partie des artistes qui participent à la souscription pour offrir Olympia au Louvre. Actif au Salon des 1868, il y est régulièrement récompensé. Il reçoit plusieurs commandes pour des décors publics parisiens, notamment Novembre et Décembre pour la galerie du Glacier au Palais Garnier, Virgile s’inspirant dans les bois pour la Sorbonne (1888), La Botanique et La Physique (1892) pour le Salon des Sciences à l’Hôtel de Ville, ou encore L’Heure de la tétée (1895) pour l’Assistance publique–Hôpitaux de Paris.
Le sujet de l’œuvre présentée ici est intrigant à plusieurs titres. Dans un intérieur typique de la seconde moitié du XIXe siècle, un homme de dos joue avec un jeune enfant assis sur les genoux d’une femme. Vêtu de blanc, l’enfant fixe l’homme – probablement son père – comme hypnotisé par le jeu. Sous son bonnet, ses yeux ronds expriment sa concentration ; absorbé par la chanson ou les gestes, il tente de coordonner ses mouvements avec ceux de l’adulte. Sur la cheminée noire et or repose un vase orné de hautes graminées de pampa, récemment introduites en Europe. A droite, des peintures chinoises rappellent l’intérêt croissant pour les arts asiatiques. Le titre donné à l’œuvre lors de l’exposition de 1934, En famille, confirme le caractère intime de la scène, qui représente probablement la famille du peintre.
C’est donc probablement son fils Raymond Maurice, né en 1877, qui apparaît ici dans sa première année, ce qui permet de dater le tableau. La femme qui tient l’enfant serait son épouse, Amélie Lebatard (1854–1934). Elle semble cependant plus âgée que les vingt-trois ans qu’elle avait à la naissance de son fils, impression peut être due à l’exécution rapide de la peinture. A moins qu’il ne s’agisse de la mère du peintre, alors quinquagénaire. Quant à l’homme de dos, il demeure impossible à identifier ; seule la forme caractéristique de sa barbe évoque celle que porte Duez sur plusieurs photographies et portraits. Un détail essentiel suggère toutefois que nous sommes bien dans l’intérieur du peintre : l’œuvre représentée en haut à gauche rappelle sans ambiguïté Les Coquelicots de Monet.
A la mort de Duez en 1896, une partie de sa collection fut dispersée avec le contenu de son atelier. Elle comprenait quelques tableaux et dessins anciens ainsi qu’un ensemble remarquable d’œuvres de ses contemporains, mais aucun tableau impressionniste. Les œuvres intimes restèrent sans doute chez sa veuve avant d’etre progressivement vendues. C’est ainsi que notre tableau se retrouva, en 1934 – année du décès de Mme Duez –, entre les mains du marchand Jean Dieterle.
On sait toutefois que Duez posséda occasionnellement des œuvres majeures, sans que l’on sache s’il les collectionnait ou s’il agissait en intermédiaire. Ainsi, La Chasse aux papillons de Berthe Morisot, Estacade à Trouville, marée basse (1870) et Les Coquelicots de Monet, qui semblent avoir transité par sa collection avant de passer chez Jean-Baptiste Faure (1830–1914), célèbre baryton et collectionneur, souvent associé à Durand-Ruel. Ce n’est qu’en 1980, lors de l’exposition Hommage à Claude Monet, que l’inscription « Duez » sur le châssis des Coquelicots fut prise en compte pour proposer que l’œuvre eût été en sa possession. Cette provenance n’apparaît curieusement pas dans le catalogue raisonné de Wildenstein (1996), peut-être jugée trop incertaine. Le détail de notre tableau semble pourtant confirmer le lien étroit entre Duez et la toile emblématique de l’impressionnisme, et renforcer l’idée que la scène représente l’intérieur du peintre et sa famille – Raymond Duez étant né en 1877, trois ans après l’exécution des Coquelicots, les dates concordent parfaitement.
Les Coquelicots appartinrent ensuite à Jean-Baptiste Faure, que Duez aurait pu connaître par l’intermédiaire de son épouse, chanteuse amateur, qui se produisit plus tard chez la princesse de Polignac à Venise, interprétant notamment « Mandoline » et « En sourdine », les deux premières mélodies des Cinq mélodies de Venise de Gabriel Fauré. C’est d’ailleurs Duez qui avait conseillé à la princesse l’acquisition de La Lecture de Manet. Le tableau ne représente toutefois pas l’intérieur des Faure – hypothèse que l’on aurait pu envisager – puisque leur fils unique est né en 1861, bien avant la réalisation des Coquelicots.
Sans etre impressionniste, Duez « n’était pas hostile aux Impressionnistes », selon Paul Gsell, à qui l’artiste aurait confié : « Monet me donne parfois beaucoup de plaisir […]; peut-être ses tableaux sont-ils un peu tapageurs quand ils sortent de son atelier, mais les Millet avaient, paraît-il, le même défaut qui a disparu des que les couleurs se sont amalgamées par le temps. » L’exécution rapide et esquissée de notre scène familiale – très différente des œuvres plus soignées qu’il réalisera plus tard – montre que Duez connaissait bien les premières œuvres de Manet et de Monet. Il s’inspire ici de leur usage du noir, cherche à saisir un mouvement, un instant, adoptant une démarche moderne qui deviendra celle des impressionnistes. Le choix de se représenter de dos est également original et étonnamment moderne. La vie quotidienne et l’intimité deviendront d’ailleurs des thèmes essentiels chez Berthe Morisot ou Mary Cassatt, dont L’Enfant aux pieds nus (encore appelé Les Marionnettes), dans ses versions gravées vers 1896-1898, se rapproche par son sujet et son atmosphère de l’œuvre de Duez.
Cette peinture constitue donc une œuvre d’un intérêt tout particulier, unique dans le corpus de Duez par sa facture libre et moderne, par l’authenticité avec laquelle elle restitue les émotions humaines, mais aussi parce qu’elle apporte un élément essentiel à la compréhension de l’un des tableaux les plus importants de l’art du XIXe siècle, Les Coquelicots de Monet.

