Huret
Grégoire
Lyon 1606 – Paris 1670
Projet de frontispice : un homme guidant une femme couronnée et ses suivantes à l’intérieur d’un palais
Plume et encre brune, lavis gris sur traces de pierre noire
Inscrit Diepenbeck F. en bas à gauche
424 x 256 mm (11 11/16 x 10 in.)
Localisation actuelle
The Metropolitan Museum of Art
1000 Fifth Avenue, New York, NY 10028 – USA
Numéro de référence : 2018.351
Auteur de plus de cinq cents planches, Grégoire Huret fut l’un des graveurs les plus prolifiques de son époque. À la différence des peintres graveurs comme Claude Mellan ou Abraham Bosse ou des graveurs illustrateurs comme Gilles Rousselet ou François Chauveau, Huret se consacra exclusivement à la gravure d’invention et au dessin.
Formé à la gravure à Lyon probablement auprès de Karl Audran, « il avait commencé dès sa plus tendre jeunesse à embrasser cette profession », relate Pierre-Jean Mariette, qui précise : « Il s’étoit aussy particulièrement appliqué au dessein, et il se vit par là dans la suite toujours en estât d’inventer et de faire luy-même les desseins des morceaux qu’il devoit graver, qualité si peu ordinaire dans ceux de sa profession. Aussy avoit-il plus tost étudié en peintre qu’en graveur ; il n’avoit négligé aucune des parties de la peinture ; la composition, l’intelligence de clair-obscur, la perspective, l’architecture furent celles où il réussit le mieux ; l’on peut dire même qu’il y fut très-étendu[1]. »
Huret débute par l’illustration de frontispices de livres et de thèses dans les années 1620 à Lyon et travaille particulièrement pour les Jésuites. Vers 1633, il s’installe à Paris où l’excellence de sa technique ainsi que ses nombreuses relations lui obtiennent de prestigieuses commandes, à l’image du frontispice des Peintures parlantes où les passions sont représentées par tableaux, par charactères et par questions nouvelles et curieuses du père Jésus Ives (1640) ou Reginae eloquentiae Palatium Sive exercitationes du père Gérard Pelletier (1641). Dans les années 1650, il se consacre presque exclusivement à des sujets religieux, tel le Modèle des Actions de la jeunesse Chrétienne tiré sur l’exemple du Verbe Incarné et de ses vrays imitateurs…(1653). Il est admis comme graveur à l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1663 et se consacre alors à des projets personnels, tel le Théâtre de la Passion réalisé en 1664.
Huret fut un dessinateur extrêmement prolifique, ce qui explique que l’on conserve aujourd’hui une cinquantaine de dessins de sa main. C’est une quantité non négligeable en terme de conservation, mais qui ne représente certainement qu’une petite partie de son œuvre dessiné. La consultation des ventes anciennes est sur ce point tout à fait édifiante : plusieurs ventes du xviiie siècle contiennent des dessins de cet artiste en quantité impressionnante. Énumérons : la vente Nason de 1762 contenait cinquante-huit dessins de Grégoire Huret ; une vente anonyme du 7 janvier 1767 offrait « Vingt Feuilles cartonnées, sur lesquelles sont différentes Etudes de Pieds & Mains, par Gr. Huret » ; la vente de Claude-Philippe Cayeux, du 11 au 23 décembre 1769, proposait quant à elle « Soixante-quinze Desseins, sujets & portraits ; les uns à la plume, les autres à la pierre noire, par Grégoire Huret » ; enfin dans la vente Gabriel Huquier du 1er juillet 1771, ce sont « Quatorze cartons remplis des plus jolies études de Gregoire Huret » qui sont proposés à la vente et achetés par un certain Clérisseau, peut-être l’artiste dessinateur d’architecture.
La Bibliothèque nationale de Madrid conserve trente-deux dessins pour le Théâtre de la Passion, probablement ceux qui sont passés en vente chez Joullain entre le 26 mai et le 23 juin 1779 : « Trente-deux, différens sujets de dévotion à la pierre noire & à la mine de plomb ». Une dizaine sont à Bibliothèque nationale de France, un au Louvre, un au Metropolitan Museum de New York. On connaît encore quelques dessins dans des collections privées. Les dessins qui nous sont parvenus aujourd’hui sont tous à la pierre noire ou à la sanguine, et leur style à la fois précieux et précis se rapproche parfois des dessins de jeunesse de Laurent de La Hyre. Cependant, la mention de la vente Cayeux précise bien que parmi les soixante-quinze dessins de Huret, certains sont à la plume, d’autres à la pierre noire, ce qui prouve que la plume ne lui est pas une technique inconnue.
De grande taille et d’un très haut degré de finition, ce dessin est très certainement un projet de présentation pour le frontispice d’un livre. Le trait précis de Huret lui permet de faire évoluer ses personnages dans des compositions très complètes où l’architecture occupe une place de premier plan. Preuve de son grand savoir-faire, et en application des théories exposées par lui dans son traité Optique de Portraiture et de Peinture, ses architectures sont toujours rigoureusement précises, ornées avec opulence et se déploient dans une perspective parfaite. Celles du palais représenté sur ce dessin présentent les mêmes caractéristiques que celles qui ornent son frontispice pour les Peintures morales de Pierre Le Moyne, 1640 : le point de fuite est déporté vers l’un des bords de la feuille, le bâtiment représenté s’étend du premier plan, où sa hauteur correspond à celle de la feuille, jusqu’au plan le plus lointain, ses arches, pilastres et ornements se répètent à l’identique comme indéfiniment, jusqu’à rencontrer un monument, arche ou édifice, qui termine la profondeur du champ visuel. La préciosité de sa technique, qui allie ici le trait à la plume et encre brune à un lavis gris délicatement posé, lui permet d’obtenir le chatoiement des vêtements, la transparence de certaines étoffes et de mettre en évidence les boucles de la chevelure de la femme sous son voile. Les physionomies sont aussi précieuses que la gestuelle des personnages est délicate ; les putti et les femmes notamment, avec leurs yeux en amande et leur petite bouche pincée, sont caractéristiques de sa manière de dessiner et de graver. On peut à cet égard citer encore Mariette selon lequel Huret avait pour habitude « de rendre ses airs de testes gracieux et de répandre sur ses images un caractère de douceur et de modestie, si propre à entretenir la piété, mais qui avoit dégénéré chez luy en une habitude vicieuse, qui luy faisoit répéter partout les mesmes airs de testes, sans qu’il luy fût en quelque façon possible de les varier ». Le jugement est un peu sévère, mais s’inscrit dans le reproche plus global de trop vouloir plaire à ses commanditaires religieux.
Parmi les dessins aujourd’hui connus de Grégoire Huret, ce projet est le seul à présenter un tel degré de finition et à faire preuve d’autant d’ambition décorative. Il apporte donc un éclairage nouveau sur le talent de dessinateur de cet artiste, qui s’avère d’une sophistication extrême dans ses projets de présentation.
- Philippe de Chennevières et Anatole de Montaiglon,Abecedario de P.-J. Mariette et autres notes inédites de cet amateur sur les arts et les artistes, Paris, J.-B. Dumoulin, 1853-1854, tome deuxième, p. 390-391.

